Le chaos : une catastrophe qui dégénère à la Nouvelle-Orléans.
Ce que beaucoup de spécialistes redoutaient se produidit alors : les digues de 4,80 mètres, qui sont censées protéger la ville d’un débordement du Lac Pontchartrain, cèdent sur 60 mètres de longueur et les eaux du lac, se déversent lentement dans les bas quartiers de la ville, atteignant rapidement les étages des maisons.
Ceux qui s’y trouve n’ont qu’un recours : grimper sur le toit pour trouver refuge ; des personnes sont noyées dans leurs greniers, n’ayant pas trouvé le moyen de sortir.
Intérieur du Superdome.De la situation au stade Superdome...
Les autobus disponibles sont dirigés vers le Superdome et le Convention Center, formant deux refuges géants. Ces gigantesques structures s'avèrent totalement inadaptées pour assurer protection et soutien aux de 30 000 personnes entassées dans chacun. Assez rapidement, la plus grande partie du toit de Superdome s'avère défaillante : des fuites importantes apparaissent, l'eau tombe sur les personnes "évacuées" avec des débris de toiture. L'électricité est coupée dans toute la ville et, en l'absence de batteries ou de générateur autonome, le Superdome est plongé dans l'obscurité et la climatisation cesse de fonctionner. Terminons le tableau en précisant que nul n'avait prévu de réserves suffisantes d'eau, de nourriture, de lits ou de couvertures. C'est dans cet espace insalubre, obscur, surchauffé, dangereux, sale, sans eau, sans nourriture, sans toilettes que vont vivre 30 000 personnes pendant 3 à 4 jours. Les plus faibles en meurent. Il est vrai qu'à l'extérieur d'autres meurent d'épuisement et de déshydratation en attendant des bus qui ne vinrent jamais.
Attente à l'intérieur du Superdome, dans des conditions sanitaires déplorables.
Les tensions dans le Superdome sont extrêmes. Entasser ainsi des personnes était tout à fait irresponsable, surtout dans une ville comme la Nouvelle-Orléans. Il convient de rappeler qu'à la Nouvelle-Orléans le revenu moyen par adulte est, pour certains quartiers, de moins de 8 000 dollars par an. La ville a le taux d'homicide le plus élevé de tous les États-Unis (10 fois supérieur à la moyenne nationale). Les tensions entre groupes sociaux et communautaires y sont d'autant plus fortes que, contrairement à la vision simpliste, véhiculée par nombre d'articles européens dans l'après-Katrina, on n'a pas moins affaire ici à un univers raciste que suprématiste. Ce n'est pas du tout la même chose. La Nouvelle-Orléans c'est, en apparence "The Big Easy", cité de tolérance. C'est également une ville où, si 68 % de la population est noire, elle est loin d'être exclue de la vie publique : le chef de la police, le maire, le coordonnateur des secours, tous sont afro-américains. Ce qui est en jeu ici, plus que la haine de l'autre, c'est la négation de celui qui cumule les stigmates (noir, pauvre, etc.). C'est moins une société de la friction, que l'ignorance volontaire de l'autre : comme si plusieurs villes se superposaient en une.

Attente en vue d'une évacuation au stade Superdome.
Univers suprématiste, qui fonde une rupture de la sociabilité urbaine et des réseaux de solidarité. Tout à coup, ces "univers parallèles" s'entrechoquent dans le Superdome, dans un univers quasi-concentrionnaire. Il ne faut dès lors pas s'étonner des violences qui s'y déroulent : meurtres, vols. De véritables factions s'organisent et s'affrontent.
.... aux rues de La Nouvelle-OrléansDehors, la situation n'est guère mieux gérée. La réponse fédérale en particulier, est une accumulation des fausses manœuvres. Le 27 août, la FEMA (Federal Emergency Managemant Agency), édicte l'interdiction d'accéder au site, pour les ONG et organismes d'aide humanitaire, sans autorisation écrite du gouvernement. Cela crée un engorgement des secours. Dans les rues ou chez eux, les gens démunis de tout se regroupent pour récupérer de quoi manger dans les magasins. Ils se font tirer dessus par les quelques forces de police présentes, qui les confondent avec des pilleurs. À décharge pour eux, la frontière est bien souvent difficile à tracer entre pillage et comportement de survie. Quelques individus ont volé des bateaux pour aider les secours. La plupart ont volé de la nourriture, de l'eau, des médicaments pour assurer leur survie immédiate et celle de leurs proches. Contrairement à un cliché tenace, ce ne sont pas les quartiers les plus pauvres qui ont été touchés, loin de là.
Au passage, cela suggère une dimension sociale à ces comportements d'appropriation. Il y a eu en effet à la Nouvelle-Orléans différents types de "pilleurs". Les pilleurs bienveillants, qui prenaient les "commandes" des mères, des blessés, des handicapées, des enfants en bas âge et qui revenaient avec des couches-culottes ou du lait. Ceux qui cherchaient des armes. Mais pour quoi faire : se défendre ou s'imposer ? Ceux qui étaient ravis de l'opportunité de chaparder les petites choses auxquelles ils n'avaient pas ordinairement pas accès. Mais la majorité était faite de personnes que la nourriture ou l'eau volée ont permis de ne pas mourir de faim ou déshydraté. Pour ne pas avoir su distinguer les uns des autres et n'avoir eu qu'une réponse répressive, la confusion est vite devenue extrême. Deux jours après la catastrophe, le maire de la Nouvelle-Orléans publie "un SOS désespéré" par voie de presse, alors que l'effort pour évacuer des milliers de personnes toujours emprisonnées dans la ville inondée est gêné par les tirs de la foule et de l'armée. Une véritable lutte armée oppose des groupes d'habitants à la police, les morts étant abandonnés à même la rue.
Il est vrai que les forces, fédérales ou de l'état, capables d'organiser des secours tardent à venir. Ce n'est que plus de quatre jours après la catastrophe, le 2 septembre, que la Garde Nationale apparaît. Alors que les ONG manquent, du fait de la filtration dont il a été question, la Garde Nationale apporte certes de la nourriture et de l'eau, mais surtout des armes pour éloigner les pilleurs
Certes, le chaos règne t a montré la nécessité d'une autorité centralisée capable de prendre très vite en charge les secours. Les militaires ont des capacités organisationnelles que les civils n'ont pas. Mais ils ont aussi beaucoup de froideur, peu d'humour, peuvent se montrer très autoritaires et portent des armes qu'ils sont souvent impatients d'utiliser.
D'ailleurs, cela ne fonctionne pas très bien. La Garde Nationale est peu disposée à aller dans le Superdome et dans le Convention Center où des milliers de personnes les attendent. Les éléments les plus aguerris de la Garde Nationale ne sont d'ailleurs pas là, ils sont en Irak. La peur est tellement palpable de part et d'autre, que les responsables de la Garde Nationale sont obligés d'ordonner à leurs hommes d'abaisser leurs armes lorsqu'ils s'adressent à des civils.
Les images rapportées par les télévisions nationales montrent aux Américains des images du Tiers-Monde dans leur propre pays, si riche et si puissant ! Un correspondant de CNN découvrant sur place les visages hagards des réfugiés s’écrie : « Non, vous n’êtes pas au Mozambique ou en Haïti, vous êtes aux USA ! » Bush écourte enfin ses vacances et survole la ville, sans faire aucun effort pour rencontrer les habitants. Il fait voter à Washington les crédits d’aide par le Congrès. Le gouverneur de l’Etat de Louisiane et maire de la Nouvelle-Orléans sont furieux et accusent l’administration d’incompétence et de négligence : les travaux d’entretien des digues n’ont pu être réalisés suite aux coupes dans les budgets. Il faudra 6 jours pour que l’armée (et non les services civils) se déploient dans la ville et évacue enfin les réfugiés vers les Etats voisins. Beaucoup se retrouvent parqués dans un autre endroit, ne sachant de quoi sera fait leur lendemain.